Un soir de journées portes ouvertes dans la capitale.

Mon amie Juliette m'a proposé de l'accompagner à une soirée d'anniversaire, il y aura des gens d'Estienne. Je ne connaîtrais personne, je refuse poliment, puis me ravise au dernier moment, sur le quai. Pendant le trajet, je lui explique mon idée que le plan de métro et ses arrangement avec la réalité géographique constitue une dimension parallèle et coexistante au Paris des plans d'état-major. Sans que ça ne choque personne, on passe de l'un à l'autre plusieurs fois par jour. Elle acquiesse et imagine déjà le sujet de graphisme qui exploiterait ce décalage.

Plus tard...

Musique à haut volume, brouillard narcotique et brume alcoolique. Toutes les demi-heures, un groupe de nouveaux fêtards pousse la porte de l'appart et diminue de quelques cruciaux centimètres carrés l'espace vital de chacun. J'ai l'impression que la moitié la moitié des élèves d'écoles d'art de Paris sont là, à s'agiter de haut en bas dans le salon. J'ai déjà oublié leurs noms et je sens venir cette partie de la soirée où je n'aurai plus la force de couvrir la musique pour communiquer avec mes voisins, se trouver des points communs, parler filières, profs géniaux ou despotiques qu'on avait cette année où on s'était apperçus dans les couloirs de Duperré. Donner le change.

Comme si on avait quelque chose à se dire, vraiment.

Et pourtant, il sont beaux et souriants tous ces futurs designers, graphistes en puissance et stylistes de mode. Sûrement très sympatiques, créatifs, névrosés et sensibles, préoccupés de leur futur. Quelle importance ? Tout s'entremêle dans le mouvement hystérique des corps secoués de spasmes rythmiques. J'écoute se diluer dans le flot sonore la voix de cette fille qui me colle depuis le début de la soirée et avec laquelle j'ai eu le malheur d'engager la conversation. Elle serait sûrement très sympatique elle aussi si elle ne me draguait pas avec autant d'insistance. Je n'entends plus ce qu'elle dit mais les mots flottent devant mes yeux comme ceux d'une chenille opiomane Lewis Carrolienne, environnant son visage hagard d'un halo déplaisant. Elle a trop bu et moi pas assez pour faire abstraction.

Un coup d'œil à Juliette en embuscade dans le couloir. La cible, un étudiant en archi repéré quelques minutes auparavant, n'a aucune chance : il n'y a pas d'autre issue.

A quelques centimètres de mon visage, l'autre insiste. J'esquive sous un prétexte quelconque et cherche un coin plus tranquille. Les derniers arrivants ont monté un atelier collage dans la salle de bain. Je poursuis, feignant trois pas de danse alors que je traverse le salon saturé de décibels et de visages inconnus. Il faudra digérer plus tard tout ce mouvement et ce bruit. Pour l'instant, je me surprends à apprécier la douce transe qui flotte à contretemps de la musique et qu'on ne perçoit pas du premier coup. Comme un sentiment de suspension diffusé sur une autre longueur d'onde que le monde réel. Comme dans un plan de métro de l'appartement, dimension parallèle, schéma non euclidien de cette soirée.

Lendemain, tard dans la matinée.

Je ressens ce sentiment pesant des afters déprimants, retrouve un état curieux que j'avais oublié. L'impression d'être vide et las de tout, sans aucune raison valable. Il faudra que j'y réfléchisse quand j'en serai à nouveau capable. Tout est comme dans du coton, transparent et sans masse. Comme si le monde cherchait ses mots.

Ecrire un mail à Juliette pour la remercier. Prendre une grande inspiration. Ne pas se résoudre à aller se coucher pour se réveiller demain, un lundi matin comme les autres.